Face au basculement des grands éditeurs vers une facturation à l’usage basée sur les tokens et à la montée en puissance des architectures d’IA générative, les DSI doivent adapter leurs outils et leurs méthodes de management. Dans cet entretien, Stéphane Feuillu, CEO du cabinet Mersy, détaille la méthodologie développée par ses équipes pour aider les DSI à structurer une gouvernance du numérique, maitriser leurs dépendances contractuelles et mettre en place une véritable ingénierie FinOps de la consommation de jetons.
Face à la bascule des éditeurs vers la facturation aux crédits et aux tokens, en quoi consiste concrètement l’accompagnement de Mersy sur le terrain ?
Stéphane Feuillu : « Notre démarche se déploie selon une méthode pragmatique et personnalisée en 4 étapes clés, qui associe le cadrage stratégique, l’optimisation de l’ingénierie des requêtes et l’expertise contractuelle.
- Étape 1 : Cartographie et Audit Flash des souscriptions et clés API
- La première étape consiste à faire l’état des lieux. À travers notre prestation d’Audit Flash, nous recensons l’ensemble des contrats SaaS souscrits et des accès API distribués. Nous identifions les cas d’usage réels, mesurons les volumes de jetons consommés par service et détectons les dérives ou les doublons contractuels. Cette visibilité immédiate permet d’établir la baseline de consommation.
- Étape 2 : Implémentation du « Tokenminning » et sobriété des consignes
- Nous formalisons avec les équipes techniques et les chefs de projets des règles strictes de sobriété d’inférence, guidées par la philosophie du Tokenminning : obtenir le résultat métier voulu au niveau de qualité exigé avec le volume de jetons minimal indispensable.
- Concrètement, nous introduisons des pratiques d’hygiène des requêtes (Prompt Hygiene) :
- Suppression systématique du jargon et des jetons de politesse superflus dans les consignes automatisées.
- Utilisation de schémas structurés (JSON, XML) au lieu de longues phrases descriptives en langage naturel.
- Compression des historiques de conversation et encadrement des boucles agentiques pour éviter que le contexte ne grossisse de manière quadratique à chaque itération.
- Étape 3 : Routage dynamique des modèles (Model Routing)
- C’est un levier d’optimisation majeur. Convier un modèle d’élite à haut coût pour traiter des opérations simples d’extraction ou de reformatage de texte est un gaspillage budgétaire direct. Nous aidons les architectes IT à mettre en place une politique de routage intelligente.
- L’actualité récente illustre parfaitement cette stratégie : Microsoft a intégré au sein de GitHub Copilot le modèle MAI-Code-1-Flash, spécialement conçu pour les tâches de complétion rapide et les boucles itératives. En paramétrant correctement les politiques d’activation — qui restent sous le contrôle strict de l’administrateur —, une DSI peut obtenir jusqu’à 60 % de réduction de consommation de tokens sur les cas d’usage courants par rapport aux modèles de référence, à un tarif très avantageux de 0,75 $ par million de tokens en entrée. Notre rôle est d’aider la DSI à cartographier ses flux pour diriger chaque travail vers le modèle au ratio coût/performance optimal.
- Étape 4 : Assistance à l’IT Contract Manager et négociation commerciale
- Enfin, l’optimisation technique n’a de sens que si elle est ancrée dans le contrat. Nos équipes apportent une assistance directe à l’IT Contract Manager et aux acheteurs IT. Nous renforçons leur position lors des négociations commerciales avec les éditeurs, en nous appuyant sur des données précises de consommation réelle pour fixer des plafonds budgétaires, négocier des volumes de crédits réservés et obtenir les meilleures conditions tarifaires. »
La question de la souveraineté numérique et de la maîtrise des dépendances est très présente dans le débat IT. Quelle est la posture de Mersy sur ce sujet stratégique ?
Stéphane Feuillu : « La souveraineté numérique est trop souvent traitée comme un débat théorique ou géopolitique abstrait. Pour une DSI au quotidien, la réalité est beaucoup plus pragmatique.
Aucune entreprise ne peut aujourd’hui se passer brutalement des grands écosystèmes technologiques mondiaux ou des plateformes Cloud majeures : leurs solutions d’IA et leurs outils collaboratifs offrent un niveau de performance et d’intégration indispensable à la compétition économique. Viser une indépendance autarcique totale est une illusion opérationnelle.
En revanche, la véritable souveraineté consiste à maîtriser ses dépendances. Dans nos missions, nous aidons les DSI à analyser et piloter leurs vulnérabilités sur trois plans :
- La dépendance technologique : éviter les architectures monolithiques captives en veillant à la standardisation des API et à l’interopérabilité des modèles.
- La dépendance contractuelle : structurer des engagements souples, refuser les clauses d’enfermement et garantir la révision des conditions d’usage face à des éditeurs qui modifient leurs grilles tarifaires fréquemment.
- La dépendance économique : éviter que l’adoption d’un composant d’IA ne crée une addiction budgétaire incontrôlable en surveillant en permanence le coût de revient par fonctionnalité métier (Cost-per-Outcome).
La souveraineté n’est pas un état figé mais un équilibre dynamique entre autonomie stratégique et performance opérationnelle. Le rôle de Mersy est de donner aux DSI les tableaux de bord et la visibilité contractuelle indispensables pour conserver leur capacité de libre choix. »
L’explosion des calculs d’IA génère également des inquiétudes sur l’empreinte environnementale et les exigences RSE. Comment la gouvernance des tokens s’articule-t-elle avec les engagements RSE de l’entreprise ?
Stéphane Feuillu : C’est un point fondamental. Réduire de 20 % ou 30 % la consommation de tokens à l’échelle d’une organisation ne représente pas seulement une économie financière substantielle sur la facture d’API. C’est une réduction directe, mesurable et auditable de la charge de calcul, qui se traduit immédiatement par une baisse des consommations énergétiques associées et des émissions de gaz à effet de serre de Scope 2 et 3. Aujourd’hui, les directions générales et les responsables RSE recherchent des preuves d’action concrètes, loin du simple achat de certificats de compensation carbone. La discipline du Tokenminning portée par Mersy fournit aux DSI un indicateur technique incontestable : en rationalisant la consommation de ressources computationnelles, l’entreprise aligne sa recherche d’efficience économique avec ses engagements de sobriété numérique et de responsabilité sociétale